Tempus Fugit

« Et si le Temps pouvait mourir ? lui demandais-je.
– Le Temps fut, est, et sera pour l’éternité. C’est l’ordre des choses, et rien ni personne ne pourra y changer quoi que ce soit. »
Elle détestait les questions qui remettaient en cause sa conception de l’Univers. C’était pourtant notre métier, tout remettre en question. Si nous ne l’avions pas fait auparavant, jamais nous n’aurions pu inventer notre Machine.
« J’ai besoin de savoir ce qu’il y a au delà de la limite. »
Je lisais déjà sa réponse dans son regard désapprobateur.
« La limite, tu ne pourras pas la franchir. Le calculateur ne pourra pas trouver de coordonnées stables à cette échelle de temps, il n’aura jamais assez d’énergie disponible.
– Alors je dois augmenter la puissance du générateur et rediriger l’énergie supplémentaire sur la puce temporelle. Avec ça, on devrait pouvoir trouver au moins un jeu de coordonnées stables au delà de la limite. »
Je me levai en finissant mon verre, et me dirigeai vers l’atelier.

Des jours, des semaines, des mois entiers passèrent, branchant, débranchant les multitudes de câbles qui alimentaient la Machine. Des mois entier de tests, de réglages et d’ajustements pour fournir à la puce supraconductrice la puissance nécessaire pour voyager plus avant dans le Temps. Après tout ce travail acharné, l’écran de bord afficha enfin la ligne tant espérée :

1 jeu de coordonnées disponible pour cette date : 05/10/4 815 162 342 UTC
Programmer le saut ?

Les yeux brillants de joie, j’appelai ma femme, depuis le fin fond de l’atelier.
« Chérie, j’ai réussi ! J’ai une date ! »
Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit. Elle entra dans l’atelier en courant, et le souffle court, elle fixa l’écran. »
« Mais… c’est impossible. C’est plus d’un milliard d’années après la limite que j’avais calculé… Comment as-tu pu…
– Les détails sont consignés dans mon carnet, je t’expliquerai tout ça à notre retour !
– A notre retour ? Tu veux dire que…
– Oui ! Nous y allons ! Mais avant de partir, je dois te dire une chose… C’est la dernière date existante trouvée.
– La dernière date existante ? Tu veux dire qu’on ne peut pas voyager plus loin ?
– Non, ce que je veux dire, c’est qu’après cette date, il n’y a plus rien. Plus de Temps, plus de coordonnées. C’est le dernier jour de l’Univers, du moins tel que nous le connaissons. »
Parfois, je voyais des étoiles scintiller dans ses yeux. Là, c’était l’Univers entier qui y brillait.

Une fois nos quelques affaires réunies, nous nous installâmes aussi confortablement que possible dans la Machine. L’atmosphère était emplie d’espoir, de curiosité et d’une forte odeur d’ozone provenant des intenses champs électriques qui parcouraient la puce temporelle.
Nous nous regardâmes une dernière fois, et les mains jointes, nous actionnâmes le levier de démarrage.
La structure d’acier qui nous entourait se mit à vibrer, le bruit des arcs électriques nous assourdissait. Quelques instants plus tard, nous nous retrouvâmes dans l’espace. Par le hublot central, on distinguait une petite lumière blanche qui palpitait. La noirceur qui l’entourait semblait vouloir l’absorber. C’était le cœur du Temps lui-même qui se tenait devant nous.
Nous vîmes sa pulsation ralentir, ralentir encore, puis se figer après un dernier sursaut de vie. Les ténèbres vinrent l’étreindre en une fraction de seconde.
Le cœur de l’Univers cessa de battre sous nos yeux. Pour toujours. Je serrais alors ma femme contre moi, aussi fort que je le pouvais.
Dans le vide infini ne brillait maintenant qu’une faible lueur, celle de notre Machine.

Nous sommes désormais deux voyageurs du Temps, perdus dans les ténèbres, hors de notre Univers mort de vieillesse.